Une lecture de quelques déclarations de « l’élément hors du commun » peut aider à avoir une idée des raisons de la tension entre la presse privée et le pouvoir au Sénégal. En parlant des initiateurs des Assises nationales, Farba Senghor déclare : « ils ont posé un acte anti- démocratique, parce que personne n’a le droit de dire : « nous voulons faire partir le Président ».
Si vous lui rafraîchissez la mémoire, en lui rappelant que dès le lendemain de la proclamation des résultats de l’élection présidentielle 1993, Abdoulaye Wade n’a non seulement reconnu Abdou Diouf comme vainqueur, mais mieux, il faisait organiser des prières de fin de matinée à la Zawiya précipiter sa chute, son ardent défenseur répliquera : « le monde entier était d’accord que les élections étaient truquées et c’est Abdoulaye Wade qui avait gagné. Et à part cela, il faut dire que le Président Abdoulaye Wade c’est lui qui s’est battu pour l’avènement de la démocratie au Sénégal. Puisse qu’avant il était interdit aux Sénégalais de se réunir, de convoquer des meetings et de faire des assemblées… Donc ce combat était légitime ». Et il ajoutera : « donc c’est différent.
Actuellement, il y a beaucoup de médias, il y a même des télévisons en ce moment, donc les deux périodes sont différentes ». Et il met en garde les directeurs des sociétés nationales : « si le Président n’avait pas gagné, si le Pds ne s’était pas imposé, Wade ne serait pas Président » donc il y deux camps. Les sociétés nationales et tous ceux qui se réclament du régime du Président Abdoulaye Wade ne
evraient pas participer à ces Assises nationales. » Si on veut donc comprendre les positions d’un groupe, il n’y a pas à se fier aux déclarations de ses chefs qui ont l’appareil conceptuel très développé. Ces représentants présenteront toujours toutes les positions avec une apparence de normalité et en toutes nuances. Mais dés que vous écoutez les porte-paroles qui s’expriment avec une simplicité qui frise la crudité, la position apparaît clairement.
Avec une telle vision, on voit dans toute sa nudité, la conception que le camp présidentiel se fait de la signification d’une victoire électorale. Pour ce camp-là, la République doit être au service des vainqueurs. Et que les ressources du pays appartiennent au chef de ces vainqueurs.
Cette compréhension est partagée à la plusieurs de niveaux de la hiérarchie Pds. De bas en haut.. Qui disait que « la télévision est trop dangereuse et je ne la donnerai pas à des gens qui passent tout leur temps à m’attaquer » ? N’a t- on pas vu un refus catégorique de faire appliquer la loi sur l’aide à la presse sous prétexte que celle-ci est hostile au pouvoir en place ?
C’est cette logique qui prévaut chez le Président Wade et chez un grand nombre de ses partisans qui croient mordicus que le « traitement » qui leur est infligé par les journalistes est vraiment injuste. On en est à oublier tout ce qui existait comme médias privés
avant l’élection du 19 mars 2000. Et combien les mêmes pourfendeurs des journalistes de nos jours s’en donnaient à cœur joie à l’époque ?
Les plus ardents défenseurs qui s’étonnent qu’un leader aussi bien élu ne bénéficie pas de la liberté de gouverner en rond, sont des responsables qui parlent soit sous le coup de la colère, soit ont des limites dans le domaine des combats d’idées. Nombreux sont ceux qui occupent des positions stratégiques aujourd’hui mais dont le bagage politique pré-Alternance est très mince, ceux qui sont aujourd’hui pris dans un engrange qui leur échappe, ou finalement ceux qui ruminent leur frustration et leur peur dans une position de marginalisé.
Résultats : une certaine catégorie d’acteurs au premier rang desquels la presse privée sont présentés comme des ennemis. Quelle tragique erreur ! Pendant ce temps, certains membres des médias privés et beaucoup d’autres secteurs de la société, particulièrement la jeunesse, pensent, à tort ou à raison, pouvoir réclamer une certaine propriété de ce vaste mouvement qui a abouti à ce qui est appelé l’Alternance au Sénégal.
Consciemment ou non, un grand nombre de Sénégalais avaient considéré que le Président Senghor devait son pouvoir à son intégration et à sa connexion dans le monde libéral avant d’être consolidé par les pouvoirs traditionnels et religieux. La question de la participation populaire ne s’est jamais posée sous Abdou Diouf, dont l’installation au Palais de l’Avenue Roume n’a été possible que par la volonté de président Senghor. L’article 35 et son initiateur Senghor étaient les seuls responsables de son ascension au sommet de l’Etat. Alors que pour Abdoulaye Wade, presque chaque Sénégalais électeur de ce fameux jour du 19 mars 2000 pense que l’actuel occupant du palais lui est redevable. Chose bizarre, des trois hommes qui ont présidé aux destinés du pays, Wade apparaît le plus comme un chef qui pense mériter plus de liberté de manœuvre que les autres.
Et tant que ce sens incompréhensible d’un mérite exceptionnel reste en vigueur dans le camp présidentiel et la presse, pour certains parmi ses membres, continue de réclamer un statut de participant méritant une reconnaissance spéciale dans la « révolution » de l’an 2000, le combat entre les deux groupes continuera. Le seul vainqueur du combat sera le droit des Sénégalais à une relation normalisée entre le Président de la République et l’Etat en général, et les relais d’une information juste et vraie permettant aux citoyens de se faire une opinion.
Après une longue liste d’attaques et de menaces sans réactions de la part des autorités contre les journalistes, ces derniers avaient fini par se dire que leur droit à la protection passera par longue lutte pour être assuré.
Au lendemain de l’agression perpétrée contre Boubacar Kambel Dieng et Karamakho Thioune, les premières réactions du ministre de l’information Abdoul Aziz Sow et de celui de l’Intérieur Cheikh Tidiane Sy, avaient amené les journalistes à espérer que les choses allaient être différentes. Madické Niang le ministre de la Justice est venu renforcer ce sentiment, en déclarant, sans vérification, que les policiers qui ont commis cet acte ont été mis aux arrêts de rigueur, avant d’être démenti.
Le premier communiqué de Cheikh Tidiane Sy faisait état de sa décision d’affecter les policiers coupables de brimades. Le deuxième communiqué, contrairement au premier blanchissait les mêmes policiers. C’est à se demander si le premier communiqué ne reflétait pas les vrais sentiments d’un ministre qui ne pouvait nier l’évidence, alors que le deuxième est sorti pour faire plaisir au prince.
Quant à Abdoul Aziz Sow, ceux qui le connaissent savent parfaitement « qu’il a mal » comme il l’avait confessé à un de ses amis lors d’un débat radiophonique entre les deux tours de l’élection présidentielle de l’an 2000, lorsque Djibo Ka, le patron de son parti d’alors, avait appelé à voter Diouf après l’avoir invité à quitter la présidence de la République.
Correspondant permanent aux Etats-Unis
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