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Xalima.com > Contributions > La procession d’une plume
La procession d’une plumeDebout, frères ! L’édito sur l’affaire des deux K (Kara-Kambel) est un manifeste du droit et de la simple probité. Face à la menace, il vient manifester et poser, tout de sens et tout de symboles, les multiples problèmes que rencontrent les journalistes sénégalais dans l’exercice de leur métier, craignant, à juste titre, pour leur survie professionnelle, pour leur confort dans la démocratie ainsi que pour leur réconfort intellectuel dans l’espace public. Cet édito se veut un hymne et une invite : la (...)
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Debout, frères ! L’édito sur l’affaire des deux K (Kara-Kambel) est un manifeste du droit et de la simple probité. Face à la menace, il vient manifester et poser, tout de sens et tout de symboles, les multiples problèmes que rencontrent les journalistes sénégalais dans l’exercice de leur métier, craignant, à juste titre, pour leur survie professionnelle, pour leur confort dans la démocratie ainsi que pour leur réconfort intellectuel dans l’espace public. Cet édito se veut un hymne et une invite : la protection d’une corporation sans laquelle point de police, point d’ordre, donc point d’Etat. Un hymne à l’image de ce que l’Hexagone avait chantonné en découvrant dans la presse, le 13 janvier 1898, la fameuse lettre d’Emile Zola (J’accuse !) à Félix Faure, à l’époque, président de la République de France, au sujet de la brûlante et bruyante affaire Dreyfus : la vérité… Reprenant le propos courageux de Zola, puisqu’ils ont osé (torturer des journalistes, des humains, un peu plus de cinquante ans après la déclaration universelle des droits de l’Homme !), j’oserai aussi, moi. La vérité, je la dirai, car j’ai promis de la dire, si la Justice, régulièrement saisie, ne la faisait pas, pleine et entière. Mon devoir est de parler, je ne veux pas être complice… Et c’est à vous, monsieur le Président, que je la crierai, cette vérité, de toute la force de ma révolte d’honnête homme. Pour votre honneur, je suis convaincu que vous l’ignorez. Et à qui donc dénoncerai-je la tourbe malfaisante des vrais coupables, si ce n’est à vous, le premier magistrat du pays ? La vérité est en marche, et rien ne l’arrêtera. C’est aujourd’hui seulement que l’affaire commence, puisque aujourd’hui seulement, les positions sont nettes : d’une part, les coupables qui ne veulent pas que la lumière se fasse ; de l’autre, les justiciers qui donneront leur vie pour qu’elle soit faite. Quand on enferme la vérité sous terre, elle s’y amasse, elle y prend une force telle d’explosion, que, le jour où elle éclate, elle fait tout sauter avec elle. On verra bien si l’on ne vient pas de préparer, pour plus tard, le plus retentissant des désastres… C’est un crime que d’exploiter le patriotisme pour des oeuvres de haine, et c’est un crime enfin que de faire du sabre, le dieu moderne, lorsque toute la science humaine est au travail pour l’œuvre prochaine de vérité et de justice. Cette vérité, cette justice, que nous avons si passionnellement voulues, quelle détresse à les voir ainsi souffletées, plus méconnues et plus obscurcies ! A quoi bon tout bouleverser, puisque bientôt, le soleil allait luire ? LA VERITE D’ABORD SUR L’IRRATIONNEL, L’ESPACE PUBLIC ET LA MYTHOLOGIE
La presse lutte pour rester responsable. Et, tout d’un coup, à coups de matraque, l’irrationnel surgit et fit encore une victime : une société agressée dans sa chair et dans son esprit. De la discussion sur l’objectivation du droit à la rééducation des journalistes, consubstantielle au déficit de compréhension démocratique et à la victoire de la polémique secouant continûment la société d’information, aux récents débats sociologiques, de plus en plus vifs et passionnés, sur la crise alimentaire, la libre conscience professionnelle, la responsabilité citoyenne, il semble que nous assistions à un retour paradoxal de l’irrationnel. Si tout le monde s’accorde à noter le phénomène, il suscite néanmoins les interprétations les plus variées. De la sorte, tout bouge : le repère ainsi que l’espace public. Y compris ma plume. La plume de toutes les personnes qui, au quotidien, s’emploient à l’exercice, à l’affirmation et à l’ancrage des principes de la libre communication face à la prédominance de l’ogre subversif et du tout politique irrationnel qui, aujourd’hui, à son apogée, reste un bout d’homme et le maître de la destinée humaine. Cet irrationnel, malheureusement, continue de nous gouverner et de nous abasourdir depuis la nuit des temps. Personne, semble-t-il, ne peut le détrôner. La société-berger a beau s’illustrer par des conférences, des traités, des protocoles et des conventions mais rien n’y a fait. La raison ne commande pas. Elle est à la peine ! On est dans un monde où on ne sait d’où il vient et où il va. De 1968 à 2008, et bien avant cet intervalle, le destin des utopies est resté la même « réalité en construction ». Et le monde continue à crever de faim et de soif. Non sans déraison aucune. Même l’argument récent de Michel Crozier au sujet de la « société bloquée » n’a pas su expliquer le règne prolongé de l’irrationnel. Encore moins, note Dany-Robert Dufour, la théorie sur la mise en troupeau des hommes que Kant aborde dans son célèbre livre intitulé Qu’est-ce que les Lumières ? Théorie selon laquelle la raison a failli, dès lors que les hommes ont renoncé à penser par eux-mêmes et qu’ils se sont placés sous la protection de « gardiens » qui, par bonté, se proposent de veiller sur eux. Après avoir rendu tout d’abord stupide leur troupeau, et soigneusement pris garde que ces paisibles créatures ne puissent oser faire le moindre pas hors du parc où elles sont enfermées, ils leur montrent ensuite le danger qu’il y aurait de marcher tout seul ». A la liste des gardiens du troupeau, commentés par Emmanuel Kant, avec le mauvais prince, l’officier, le percepteur, le prêtre, qui disent : « Ne pensez pas ! Obéissez ! Payez ! Croyez ! », il convient évidemment d’ajouter aujourd’hui le marchand, aidé du publicitaire, ordonnant au troupeau de consommateurs : « Ne pensez pas ! Dépensez ! ». Ou le politicien lançant, sans conviction, des promesses à un électorat indécis : « Ne craignez rien ! Faites moi confiance ». Or, il s’agit présentement de deux mots : vivre ensemble. A ce sujet, nonobstant tout le bruit, ni le messianisme ni le marketing n’ont pu nous convaincre de leur crédibilité et de leur propension à résister à la nature. Une hâblerie. Un vrai canular. Du temps perdu. Une triste épopée. Quelle arnaque et quelle imposture ! Aucun autre exposé n’est donc parvenu à renverser, plus ou moins, la tendance sauf la mythologie. Pas le mythe… Ce dernier n’est qu’un artifice, une représentation, un écran de fumée et un parfum évanescent. Le mythe tombe tandis que la mythologie reste. Celle-ci est tout ce qu’on retient des grandes civilisations. Elle naît, grandit et perdure. Elle ne meurt jamais ! La mythologie n’est pas la civilisation. Elle est éternité et nature. Parfois, vouloir désavouer sa loi relève d’un pire sacrilège. Un point, c’est tout. Et l’idée ne viendrait à personne de la mettre aux voix. Même pas ! De peur de courir des risques de représailles. Parfois aussi, des théories d’école conçues pour influer sur la marche du monde et utilisées comme argument d’autorité, forcent le trait, bravent les menaces et contestent la nature sans que la terre ne trouve à redire ou ne se mette à trembler. Un point, cela n’explique pas tout. Mais si ces théories tentent de passer outre la grâce en essayant de s’imposer comme un seigneur, au nom de leur prétendue « objectivité », alors la nature pourrait se retourner contre elles et se mettre à secouer le trône qu’elles occupent dans le débat. Pire, elle pourrait faire de sorte que leur existence relève d’une considérable vulnérabilité mais aussi et surtout, d’une duplicité caractérisée. Le cas échéant, si elles résistent en prétendant à la scientificité, leur force pourrait être rapidement soumise à des règles de liquidation et structurée par des pratiques de non-argumentation. Il n’y a rien qui l’explique ! Seule la nature naturante en détient les clés. Elle a un regard fort hallucinant et un pouvoir si herculéen que l’esprit en meurt. Se perd la raison d’être en fin de compte ! Il ne reste, dans l’agora, que des têtes vides et des ventres mous qui crient leur faim. La planète n’est plus en perspective : le désert avance, la disette s’installe, l’espace public se dépeuple ! Il n’implique plus une dialectique exprimant une dimension critique, relative et représentative. A force de mêler déraison et ironie, démence et mimétisme, cet espace public engage des lapsus effarants et des galipettes indicibles. LA VERITE ENSUITE SUR L’ARBITRAIRE, LA FAIM ET LE DROIT A LA SOLIDARITE
Se déclinant en une formule imagée, mon propos se veut une moralité. Il découle d’un fait qui a eu lieu un jour de juin. Ce jour-là, à l’ombre des effluves et des reliquats d’une vie encore ardente, alors que la plus haute et majestueuse des tours au monde sort de la plume d’un architecte futuriste, tout d’un coup, le plan de maquette devient un film dramatique. Pharamineux, le spectacle est apocalyptique : un spéculateur, invisible, confisque les récoltes de la planète et fait chanter les populations qui, excédées par le chantage et n’ayant pu trouver une réponse à la grande crise alimentaire, finissent par se suicider dans les eaux troubles d’un cours de haut débit. Des heures après l’hécatombe, le spéculateur sort d’un profond sommeil et découvre le fait : des humains, tous allongés, par terre. Un silence de génocide ! Même les mouches ont les ailes brisées et le souffle absent. Rien ne vit, tout est mort. Renversant ! Le spéculateur vit seul. Il est seul au monde. Le seul homme au monde. Une folie incommensurable. Un calme étrange règne sur la planète. Souffle aussi un vent d’apocalypse. Des corps sans vie armés de chair de poule, le visage fermé, l’air à la fois défiant et plein de mélancolie, traînent ici ou là. Dans la rue, les petits mendiants dorment, avec un pot vide accroché à leurs bras. L’âme en exil, ils ne savent plus comment tendre pour demander de l’argent aux passants, comme ils savaient si bien le faire. Dans les boutiques, les gens s’agglutinent dans les étagères, on dirait des articles prédestinés à la vente. Dans les cafés, personne ne suit la télé qui diffuse le programme du jour : l’élément est un sujet marbré. Disons, un match de football en différé. Seules les machines, en éveil, sont en activité. Les regards perdus des habitants, le silence qu’ils observent, terrifient grandement le spéculateur. Comme des champignons, les morts sortent de partout. Fantôme visible à l’œil nu, l’hécatombe laisse un vide cosmique au marché de la faim. Urbi et orbi, les cadavres jonchent les venelles, le monde sent le silence de cimetière. On pousse une porte et des milliers de corps sans vie vous tombent sur les pieds. En quelques heures, le globe a basculé. La Terre a complètement changé de physionomie. Caracole alors l’inertie. Persiste l’arbitraire. Personne pour reconstruire la vie, rétablir la consommation, nettoyer les rues, s’occuper des funérailles. Personne pour constituer une association des victimes, enquêter sur cette mort générale. Personne ne parle de droits des femmes, de défense de l’enfance ou de l’environnement, de développement agropastoral, de mutuelles d’épargne et de crédit, d’entraide, de santé, de sport... de survie. Murs criblés d’insanités, taches d’encre sur le sol, médiathèque saccagée, vitres brisées, la Maison de la presse ne vibre plus. Combien de temps cela va-t-il durer ? S’interroge le spéculateur. L’éternité, semble lui répondre le silence. Dessin mythologique ? Dessein tragique ? Court destin ? Destinée écourtée ? Le spéculateur trouve plus émouvant et plus choquant un autre spectacle : seules les vieillardes du village de Somsomtata survécurent à la catastrophe. A tout vent, elles écrasent des larmes. Comme des bébés, elles pleurent à gros sanglots chauds et étouffés. Pour autant, aucune d’elles n’a ni la beauté et le charme de procréer ou de reproduire un monde perdu par la spéculation. Séniles, elles ne savent plus comment invoquer le ciel pour que grâce divine leur soit accordée. Comme le blé d’hiver qui tombe, la foi et la créativité s’effritent. Comme le prix du baril qui monte, de jour en jour, s’évaporent la raison et la création dans la nature. Alors, plus d’esprit. Plus d’imagination. Plus de science. L’architecte dépose ainsi sa plume et se tient la tête. L’homme ne comprend rien de ce qui lui arrive. Le fait est hallucinant. Surprenant. Et même, indicible. En lieu et place de la prochaine tour, l’homme découvre aussi une démocratie bouillante à la peine et un marché du pétrole hors de portée de toutes les bourses mondiales : mille dollars le prix du baril. Un séisme. Un vrai drame ! Illico, le monde se remet à vibrer aux cris stridents de ceux qui ont faim et à renvoyer, dans le ciel politique, la clameur de la soif de vivre ensemble en écho déchirant. Partout, la résonance est hurleuse. S’en suit alors l’impossible reconstruction. Et l’arbitraire tua le bourreau… Puisant mon lyrisme dans les secrets de la vérité, je vois d’ici les objecteurs et censeurs de la conscience s’interroger, habilement et formellement, sur ma vision. Quoiqu’ils pensent, je voudrais qu’ils se rassurent. Il ne s’agit point d’une démarche qui vise à réduire la démocratie en un « parc à thèmes exterminateurs ». Loin de là… Il s’agit plutôt d’inviter à décoloniser la pensée imaginaire, à repenser l’ordre social et panser les plaies intellectuelles. Car, je suis une plume qui s’interroge sur tout et qui lutte contre la rwandisation ou la mille-collinisation de l’espace public, la torture ainsi que la confiscation de la dignité humaine. Cette plume-là est, je le rappelle, un duvet pour la paix et une procession pour la survie. Elle vient, cette fois-ci, relayer la procession de ma profession organisée à Dakar, le 28 juin 2008. Laquelle procession reste un signe et un signal : le signe de la lutte des hommes pour le plein exercice de l’Etat de droit et le signal du refus de la prédominance de l’arbitraire. De ce fait, au-delà de ce cri pour la fin de l’injustice et la faim de justice, mon propos est enfin une pensée écrite qui va dans le sens de l’impérieuse solidarité démocratique. Comme ce fut encore exprimé le 28 juin 2008. Car, ce jour-là, bizarrement, il n’y a pas eu que la société civile, les citoyens épris de justice, les politiques (pouvoir et opposition) et la presse pour battre le macadam. Les policiers, bourreaux indexés et hués à l’occasion, étaient aussi involontairement de la procession, en encadrant et en suivant la foule de bout en bout, sans dérive aucune. Comme quoi, il aurait suffi d’un peu de raison gardée, du côté des limiers, pour éviter l’affaire des deux K (Kara-Kambel). Qu’à cela ne tienne, je reprends le cri de paix de ma profession : debout, frères ! Et c’est volontairement que j’expose ma plume : l’avenir, ce n’est pas la société de politique, tout au contraire, l’avenir appartient à la politique de société que mon association, Editions Lunettes, et bien d’autres organisations ont fini d’investir, en faisant de la promotion du savoir, leur sacerdoce et leur viatique... De la sorte, monsieur le Président, me permettriez-vous, dans mon devoir pour l’avenant combat démocratique que vous avez depuis plus de trente ans, selon le mot de Zola, « d’avoir le souci de votre juste notoriété et de vous dire que votre étoile, si heureuse jusqu’ici, est menacée de la plus ineffaçable des taches ? ». Mais quelle tache de boue sur votre habit - j’allais dire sur votre règne - que cette abominable affaire des deux K, qui vient prolonger les multiples cas d’impunité ! Il ne faut pas accepter qu’un ministre ou un haut fonctionnaire ose acquitter un bourreau sans qu’on l’ait traîné devant les tribunaux. Si tel était le cas, le « procès sans juge » dont la première partie s’est tenue la rue, l’ire des manifestants en bandoulière, serait tout simplement cette tache, donc un « soufflet suprême à toute vérité, à toute justice ». Puis, le Sénégal aurait, en permanence, sur la joue cette cicatrice, et l’histoire écrirait que c’est sous votre présidence qu’un tel forfait démocratique a pu être commis.
Issa Thioro GUEYE - Journaliste - Ecrivain - Editeur, Consultant en communication / issathior@gmail.com
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